Ce que la recherche dit de la fatigue en visio
L’expression « Zoom fatigue » s’est répandue dès 2020, quand la visioconférence est devenue le mode de réunion par défaut de millions de salariés. Le nom de la marque est devenu générique, mais le phénomène concerne tous les outils de visioconférence.
Le texte de référence est un article de Jeremy Bailenson, chercheur au département de communication de l’université Stanford, publié en février 2021 dans la revue Technology, Mind, and Behavior de l’American Psychological Association. Il y propose quatre explications fondées sur des travaux antérieurs en communication non verbale. L’auteur prend soin de préciser qu’il s’agit d’arguments théoriques, qui n’avaient pas encore été testés directement dans le contexte de la visioconférence.
Des études empiriques ont suivi :
- une échelle de mesure : Géraldine Fauville, Jeremy Bailenson et leurs coauteurs ont publié en 2021 une échelle de fatigue liée à la visioconférence (Zoom Exhaustion and Fatigue Scale), qui permet de mesurer le phénomène et de comparer les situations ;
- une enquête de grande ampleur : en 2023, Géraldine Fauville et ses coauteurs ont analysé les réponses de 9 787 participants recrutés en ligne. Une utilisation plus fréquente, plus longue et avec moins de pauses était associée à davantage de fatigue. Cinq mécanismes y contribuaient même à durée égale : l’anxiété liée à la vision de sa propre image, le sentiment d’être regardé par de nombreux visages, le sentiment d’être physiquement immobilisé, l’effort pour produire des signaux non verbaux et l’effort pour décoder ceux des autres. Les femmes déclaraient une fatigue plus forte, parce qu’elles ressentaient ces mécanismes plus intensément ;
- une expérience de terrain sur la caméra : Kristen Shockley et ses coauteurs ont suivi 103 salariés pendant quatre semaines, soit 1 408 observations quotidiennes, en alternant périodes caméra allumée et caméra éteinte. Publiés en 2021 dans le Journal of Applied Psychology, les résultats montrent que la caméra augmentait la fatigue du jour, qui réduisait à son tour la prise de parole et l’engagement en réunion. L’effet était plus marqué pour les femmes et pour les salariés récemment arrivés ;
- une mesure de l’activité cérébrale : en mars 2021, le Human Factors Lab de Microsoft a équipé 14 volontaires de casques d’électroencéphalographie pendant quatre réunions de 30 minutes, tenues tantôt à la suite, tantôt séparées par des pauses de 10 minutes consacrées à la méditation. Sans pause, l’activité cérébrale associée au stress augmentait au fil des réunions ; avec les pauses, elle restait stable. Sans pause également, chaque passage d’une réunion à l’autre provoquait un pic.
Ces travaux ont leurs limites : échantillons de convenance, étude cérébrale sur un petit groupe, mesures déclaratives. Ils convergent pourtant vers une conclusion utile au manager : la fatigue en visio n’est pas une impression individuelle ni un manque d’endurance, elle tient en grande partie à la façon dont le média et les journées sont organisés. Elle ne constitue pas pour autant un diagnostic médical.
Les causes identifiées
Un regard rapproché et continu
Bailenson a mesuré que, dans une configuration ordinaire d’ordinateur portable, le visage de son interlocuteur affiché à l’écran correspondait à celui d’une personne située à environ 50 centimètres en face-à-face. Or les travaux classiques sur l’espace personnel classent les distances inférieures à environ 60 centimètres dans la zone intime, réservée aux proches. Dans une grille de participants, chacun semble en outre regarder tous les autres en permanence, alors qu’en salle les auditeurs regardent ailleurs une bonne partie du temps.
Un miroir toute la journée
Par défaut, la plupart des outils affichent sa propre image. Se voir en continu pousse à s’évaluer, ce qui peut être source de tension. Bailenson compare la situation à un assistant qui tendrait un miroir à quelqu’un pendant toute une journée de travail.
Une mobilité réduite
Pour rester dans le champ de la caméra et à portée du clavier, on reste assis, face à l’écran, sans se lever ni marcher, alors qu’en réunion physique on bouge, on se lève, on prend des notes sur un tableau.
Une charge cognitive accrue
En visio, il faut produire volontairement des signaux qui passent naturellement en salle : hocher la tête de façon appuyée, regarder la caméra plutôt que les visages, se recentrer dans l’image. Il faut aussi interpréter des signaux ambigus : un regard de côté n’a pas le même sens quand chacun voit une grille différente. Bailenson cite une étude selon laquelle on parle environ 15 % plus fort en visioconférence qu’en face-à-face.
Le volume de réunions
Bailenson avance enfin une explication plus prosaïque : nous tenons peut-être simplement davantage de réunions qu’en présentiel. Les rendez-vous qui se réglaient par un appel ou un échange de couloir deviennent des visioconférences, souvent enchaînées sans transition.
Ce que chacun peut régler : affichage, caméra, pauses
Plusieurs réglages découlent directement des causes identifiées, et la plupart prennent moins d’une minute :
- masquer sa vue de soi une fois le cadrage vérifié : c’est la première correction proposée par Bailenson ;
- réduire la taille des visages : éviter le plein écran pour un échange à deux, réduire la fenêtre, s’éloigner un peu de l’écran ;
- se donner de l’espace : une caméra et un clavier externes permettent de s’asseoir plus loin et de bouger davantage ;
- passer certains échanges en audio, ou au téléphone, pour pouvoir marcher et ne plus surveiller son image ;
- faire de vraies pauses entre deux réunions, loin de l’écran : marcher, regarder au loin, plutôt que traiter des courriels ;
- soigner le poste de travail : l’INRS recommande un écran placé à bonne distance et à bonne hauteur, sans reflets, des pauses visuelles en regardant au loin et l’alternance des tâches sur écran avec d’autres activités.
Ces gestes allègent la charge, mais ils ne compensent pas une journée de huit heures de réunions. Le levier principal relève de l’organisation collective.
Ce que le manager peut changer : durée, nombre, format
La fatigue en visio est d’abord une affaire d’agenda. Le manager a la main sur les réunions de son équipe, et quelques règles changent beaucoup :
- Raccourcir la durée par défaut : 25 ou 50 minutes au lieu de 30 ou 60. Certains agendas proposent une option qui raccourcit automatiquement les réunions de quelques minutes pour créer des pauses.
- Inviter moins de monde : les personnes qui n’ont besoin que du résultat reçoivent le compte rendu.
- Exiger un ordre du jour envoyé à l’avance, et conclure chaque réunion par un récapitulatif des décisions.
- Limiter les enchaînements : pas plus de deux réunions à la suite sans pause, et des plages protégées sans réunion dans la semaine.
- Fixer une règle explicite sur la caméra. La CNIL estime que l’employeur ne peut pas imposer systématiquement l’activation de la caméra en visioconférence ; elle admet une demande dans des cas particuliers, comme la présentation de nouveaux arrivants ou une réunion avec des clients extérieurs. Pour les réunions internes de routine, une caméra au choix, ou allumée seulement au début et à la fin, respecte ce cadre et tient compte des résultats sur la fatigue.
- Varier les formats : appel audio pour un point rapide, réunion debout en présentiel lors des jours au bureau, échange écrit pour l’information.
Le chapitre du guide consacré aux réunions en visio efficaces détaille la préparation et l’animation. Les réunions qui mêlent participants en salle et à distance posent des difficultés propres, traitées dans notre article sur la réunion hybride.
Remplacer une partie des réunions par de l’asynchrone
Le moyen le plus sûr de réduire la fatigue en visio reste de tenir moins de visios. Les recommandations publiées par Microsoft à l’issue de son étude vont dans ce sens : se demander si une réunion est nécessaire, et privilégier les documents partagés, les canaux de discussion ou les courriels pour faire circuler l’information.
Une bonne part des réunions récurrentes peut passer en communication asynchrone :
- l’information descendante : une note écrite ou une courte vidéo enregistrée, lue ou vue quand chacun le peut ;
- les points d’avancement : un message hebdomadaire structuré (fait, prévu, bloquant) dans le canal de l’équipe ;
- la relecture d’un document : des commentaires dans le document partagé, avec une date limite ;
- les décisions simples : une proposition écrite, un délai pour objecter, une décision consignée.
Restent en direct les échanges qui en ont vraiment besoin : décisions débattues, conflits, travail créatif, moments de relation. Le chapitre sur la communication synchrone et asynchrone propose une méthode pour répartir les sujets entre les canaux.
Quand la fatigue signale une surcharge
La fatigue liée aux réunions en cache parfois une autre. Un agenda saturé laisse peu de temps pour le travail de fond, qui glisse alors vers le soir et le week-end, et l’hyperconnexion s’installe. Quelques signaux doivent attirer l’attention du manager : un collaborateur qui n’a plus aucun créneau libre, qui envoie ses messages tard, qui renonce à ses pauses, qui reste silencieux caméra éteinte réunion après réunion, ou dont l’irritabilité augmente.
Le cadre légal donne des points d’appui. Le télétravailleur bénéficie chaque année d’un entretien qui porte notamment sur ses conditions d’activité et sa charge de travail (article L1222-10 du Code du travail), et le droit à la déconnexion fait l’objet d’un accord ou, à défaut, d’une charte élaborée par l’employeur après avis du comité social et économique (article L2242-17). Sans attendre l’entretien annuel, le manager peut ouvrir la question en point individuel : combien d’heures de réunion la semaine dernière, lesquelles pourraient disparaître, quelles priorités alléger.
Le rôle du manager s’arrête à l’organisation du travail. Il ne pose pas de diagnostic. Si la fatigue persiste malgré les ajustements, ou s’accompagne de difficultés de santé, il oriente le collaborateur vers le médecin du travail ou le service de prévention et de santé au travail. Le chapitre consacré au bien-être, à la charge de travail et à la déconnexion détaille ces relais.